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La France perd de l’influence économique et diplomatique : le cas de l’Algérie et de l’Iran

US Rep. Ilhan Omar (D-MN) (L) talks with Speaker of the House Nancy Pelosi (D-CA) during a rally with fellow Democrats before voting on H.R. 1, or the People Act, on the East Steps of the US Capitol on March 08, 2019 in Washington, DC. (AFP photo)

Par Yalda Amrouni

À l’approche de la prochaine élection présidentielle française, le bilan diplomatique d’Emmanuel Macron fait apparaître un paradoxe difficile à ignorer : jamais un président français n’aura autant multiplié les déplacements, les sommets et les initiatives sur la scène internationale, mais rarement une telle activité aura semblé aussi peu accompagnée de résultats tangibles.

Le problème n’est donc pas qu’Emmanuel Macron parle trop. Le problème est l’écart qui s’est progressivement installé entre l’ambition de ses discours et la réalité des résultats.

À Ouagadougou, en 2017, Emmanuel Macron promettait de refonder profondément la relation entre la France et l’Afrique. Six ans plus tard, il appelait lui-même à une « profonde humilité ». Entre-temps, Paris avait vu son influence reculer au Sahel, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger, jusqu’au retrait de ses forces de la région.

Le cas algérien illustre également ce décalage entre les ambitions affichées et les résultats obtenus. En 2022, Macron voulait ouvrir avec Alger un « partenariat renouvelé », avec des objectifs économiques, énergétiques, mémoriels et sécuritaires clairement affichés. Mais après une période de rapprochement, la relation s’est de nouveau fortement dégradée à partir de 2024, notamment autour de la question du Sahara occidental.

Dans le même temps, l’Italie a consolidé son partenariat stratégique avec Alger dans divers domaines, dont l’énergie, les infrastructures et l’industrie. L’Espagne, après une période de crise, a elle aussi engagé une normalisation progressive de ses relations avec l’Algérie et s’emploie à renforcer sa coopération énergétique et politique.

Le contraste est donc révélateur : tandis que la France multipliait les déclarations sur le « partenariat renouvelé », d’autres puissances européennes parvenaient à consolider leurs intérêts économiques et énergétiques en Algérie. La question n’est donc plus seulement celle de la présence diplomatique française, mais de la capacité de Paris à transformer ses initiatives politiques en influence durable et en résultats concrets.

Le problème est peut-être moins celui d’une volonté ouvertement « néocoloniale » que celui de réflexes diplomatiques hérités d’une époque où la France considérait encore certaines régions, notamment en Afrique, comme relevant de son influence privilégiée. C’est précisément cette perception que la présidence Macron affirmait vouloir dépasser en 2017. Pourtant, plusieurs observateurs ont relevé l’écart entre ce discours de rupture et certaines pratiques, ainsi que les difficultés de Paris à adapter sa méthode à des États africains de plus en plus attachés à leur souveraineté et à la diversification de leurs partenariats.

Dès lors, une interrogation s’impose : Emmanuel Macron a-t-il réellement réussi à renouveler les méthodes de son appareil diplomatique, ou a-t-il conservé une partie des réflexes de l’ancienne politique française, en changeant seulement son vocabulaire ? La question est d’autant plus importante que les erreurs de perception, les maladresses de communication ou les mauvais choix de partenaires peuvent produire des conséquences diplomatiques durables.

Le problème ne serait donc pas uniquement celui du président, mais celui de la chaîne de décision qui prépare, conseille et met en œuvre sa politique étrangère. Une diplomatie peut changer de discours sans changer suffisamment de méthode. Et lorsque cette méthode est perçue à l’étranger comme condescendante, paternaliste ou héritée d’un rapport de domination, les déclarations de rupture perdent une partie de leur crédibilité.

Le cas iranien permet d’aller plus loin dans cette réflexion sur la responsabilité de l’appareil diplomatique français. Les tensions récentes autour du dispositif culturel français à Téhéran illustrent les conséquences que peuvent avoir des erreurs de méthode ou une mauvaise appréciation de l’environnement politique et juridique du pays d’accueil. En septembre 2026, les autorités iraniennes ont ordonné la fermeture du Centre de langue française à Téhéran. La France a dénoncé une intrusion des forces de sécurité iraniennes dans ses locaux et présenté cette décision comme une nouvelle atteinte à sa présence culturelle. De son côté, Téhéran affirme que le centre fonctionnait sans les autorisations nécessaires et reproche aux autorités françaises de ne pas respecter les lois iraniennes applicables aux établissements culturels et éducatifs.

Cette affaire doit être replacée dans un contexte plus large. En juillet 2026, deux agents de l’ambassade de France à Téhéran ont été détenus pendant plusieurs heures par les services iraniens. Paris indique que les diplomates avaient décliné leur identité et qu’ils ont été intimidés, privés de leurs moyens de communication et, pour l’un d’entre eux, violentés. La France a considéré ces faits comme une violation des principes de la Convention de Vienne et a ensuite expulsé deux agents de l’ambassade iranienne en France. L’Iran conteste cependant la version française des faits et affirme que les diplomates étaient impliqués dans des contacts considérés comme sensibles par les autorités iraniennes.

Ces épisodes soulèvent une question importante sur la manière dont la diplomatie française est conduite sur le terrain. Une ambassade ne peut être efficace que si ses représentants comprennent précisément les limites de leur statut, les règles du pays d’accueil et la sensibilité de leurs activités. La défense des intérêts français et le soutien aux échanges culturels ne dispensent pas de prendre en compte la souveraineté de l’État auprès duquel ils sont exercés.

C’est précisément à ce niveau que se pose la question de la chaîne de décision et de la qualité de l’appareil diplomatique français. Une politique d’autonomie stratégique ne peut se limiter aux déclarations présidentielles : elle suppose des diplomates et des responsables capables de comprendre les réalités du terrain, d’anticiper les conséquences de leurs décisions et de défendre les intérêts français sans méconnaître la souveraineté des États partenaires. Dans le cas iranien, les tensions et les incidents successifs soulèvent donc la question de la préparation, de l’encadrement et du pilotage de l’action diplomatique française. Car lorsque la méthode produit davantage de crispations que de résultats, Paris risque progressivement de perdre à la fois de son influence et sa capacité à maintenir un dialogue constructif.

Le véritable obstacle français : une souveraineté économique et stratégique incomplète

C’est peut-être ici que se trouve l’une des contradictions centrales de la politique étrangère française. La France revendique une autonomie stratégique et dispose encore de nombreux attributs d’une grande puissance : siège permanent au Conseil de sécurité, force nucléaire, réseau diplomatique mondial, présence ultramarine et grands groupes internationaux. Mais cette ambition politique se heurte à une réalité économique et institutionnelle : une puissance ne peut être pleinement autonome si elle ne maîtrise pas suffisamment les instruments financiers, industriels, technologiques et intellectuels nécessaires pour défendre ses choix.

Cette fragilité peut être analysée comme l’une des conséquences d’une mondialisation poussée très loin : ouverture des marchés, financiarisation, internationalisation des entreprises et dépendance à des chaînes de valeur mondiales. Cette ouverture a permis aux entreprises françaises de se développer à l’étranger et d’attirer des capitaux, mais elle a également créé des vulnérabilités lorsque des secteurs stratégiques, des technologies ou des centres de décision échappent progressivement au contrôle national.

D’autres États ont fait de la protection de leurs secteurs stratégiques un enjeu majeur de souveraineté, notamment en renforçant le contrôle des investissements étrangers ou en conservant des participations publiques dans certaines entreprises essentielles. La France n’est toutefois pas restée sans réaction : elle dispose elle aussi d’un dispositif de contrôle des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques. Le débat porte donc moins sur l’absence totale de protection que sur son ampleur, son efficacité et la capacité réelle de l’État à préserver dans la durée ses capacités industrielles et technologiques.

La question ne consiste pas non plus à exiger que toutes les entreprises françaises soient « 100 % nationales ». Dans une économie mondialisée, une telle situation serait difficilement réaliste. Le véritable enjeu est de conserver suffisamment de contrôle sur les secteurs essentiels pour que l’État puisse encore défendre ses intérêts lorsque ceux-ci entrent en contradiction avec ceux d’une puissance extérieure.

Le cas iranien l’a montré de manière particulièrement claire. Après le retrait américain de l’accord sur le nucléaire en 2018 et le rétablissement des sanctions américaines, les entreprises européennes ont été confrontées au risque des sanctions extraterritoriales américaines. La France et ses partenaires européens ont tenté de mettre en place des mécanismes comme INSTEX et de renforcer le « règlement de blocage » européen afin de préserver les échanges avec l’Iran. Mais ces instruments n’ont pas permis de rétablir une capacité commerciale comparable à celle qui existait avant les sanctions.

Les chiffres illustrent cette perte de capacité. Les exportations françaises vers l’Iran sont passées de 1,5 milliard d’euros en 2017 à 868 millions en 2018, soit une baisse de 42 %. À plus long terme, les échanges franco-iraniens sont tombés à 303 millions d’euros en 2024, contre 3,8 milliards d’euros en 2017.

Mais la question de la souveraineté ne s’arrête pas aux entreprises et aux capitaux. Elle concerne également la capacité de l’État à produire lui-même l’expertise nécessaire à la définition de ses politiques publiques. Sous Emmanuel Macron, l’administration française a notamment eu recours à des cabinets internationaux comme McKinsey pour différentes missions. La commission d’enquête du Sénat a documenté plusieurs interventions du cabinet dans l’action publique, notamment pendant la crise sanitaire.

Le recours à un cabinet étranger ne constitue évidemment pas, à lui seul, une perte de souveraineté. L’État peut légitimement rechercher une expertise extérieure lorsqu’il ne dispose pas temporairement de certaines compétences. Mais lorsque le recours à des acteurs privés internationaux devient suffisamment important pour susciter des interrogations sur les capacités internes de l’administration, une question plus profonde apparaît : la France dispose-t-elle encore de toutes les compétences nécessaires pour concevoir et conduire seule ses propres stratégies ?

C’est là que la critique d’un libéralisme économique poussé trop loin rejoint celle d’une mondialisation insuffisamment maîtrisée. Le problème n’est pas l’ouverture internationale en elle-même. Il apparaît lorsque l’interdépendance devient asymétrique et que la France ne dispose plus de suffisamment de leviers pour décider seule dans des domaines essentiels.

Une puissance peut ainsi conserver une doctrine diplomatique ambitieuse, une armée, une industrie et un réseau diplomatique mondial, tout en voyant sa marge de manœuvre se réduire si ses entreprises dépendent de capitaux ou de systèmes financiers étrangers, si certaines technologies stratégiques ne sont plus maîtrisées localement ou si une partie de son expertise est externalisée.

Le paradoxe français apparaît alors clairement : Paris revendique une autonomie stratégique, mais ne possède pas toujours l’ensemble des instruments économiques, industriels, financiers et intellectuels nécessaires pour la transformer en puissance effective.

Cette fragilité a une conséquence diplomatique directe. Lorsqu’un partenaire étranger constate que Paris peut défendre politiquement une relation, mais que ses entreprises doivent se retirer sous la pression d’un acteur extérieur, ou que ses capacités économiques et financières ne lui permettent pas d’assumer durablement ses choix, la crédibilité de sa parole peut s’en trouver réduite.

L’influence internationale ne repose donc pas uniquement sur les discours présidentiels, les visites diplomatiques ou les sièges dans les organisations internationales. Elle dépend aussi de la capacité à financer ses ambitions, à protéger ses secteurs stratégiques, à conserver ses compétences et à soutenir concrètement ses partenaires.

La véritable autonomie française ne peut donc être uniquement diplomatique. Elle doit être économique, industrielle, financière, technologique et intellectuelle. Sans cette base, l’autonomie stratégique risque de rester davantage une ambition politique qu’une capacité réellement disponible. La France risque alors de perdre non seulement des contrats, mais progressivement la capacité économique qui permettait autrefois à sa diplomatie de produire de l’influence.

Les exemples iranien, algérien et nigérien montrent que la puissance diplomatique et la puissance économique ne peuvent être dissociées. Dans le cas iranien, l’effondrement des échanges - de plusieurs milliards d’euros en 2017 à seulement 303 millions d’euros en 2024 - illustre de manière particulièrement nette les limites auxquelles se heurte une diplomatie lorsqu’elle ne dispose pas des instruments financiers permettant à ses entreprises de poursuivre leurs activités malgré les pressions extérieures.

L’Algérie présente une situation différente. La France n’a pas « perdu » ce marché : les échanges ont encore atteint 11,1 milliards d’euros en 2024 et les exportations françaises 4,8 milliards. Mais cette importance même rend les tensions diplomatiques plus sensibles. La France reste un acteur économique majeur en Algérie, tandis que d’autres partenaires européens, notamment l’Italie, occupent eux aussi une place importante dans le commerce et l’investissement algériens.

Le Niger rappelle, quant à lui, qu’un marché ne se mesure pas uniquement à son volume commercial. Les exportations françaises vers le pays ne représentaient que 49,5 millions d’euros en 2024, mais la rupture politique a des conséquences qui dépassent ces chiffres, notamment en matière d’investissements, d’actifs industriels et d’intérêts stratégiques.

C’est donc une erreur de mesurer l’influence française uniquement à travers la valeur des échanges commerciaux réalisés aujourd’hui. Il faut également regarder les marchés auxquels les entreprises françaises ont encore accès, ceux auxquels elles n’ont plus accès et surtout ceux qu’elles ne parviennent plus à conquérir.

Lorsqu’une relation politique se détériore, le coût ne se limite pas nécessairement à un contrat perdu. Il peut prendre la forme d’un appel d’offres auquel une entreprise française ne participe plus, d’un investissement qui est confié à un concurrent, d’une technologie qui n’est plus fournie par une entreprise française, d’un partenariat universitaire qui disparaît ou d’un réseau économique qui se reconstitue autour d’autres puissances.

Ce coût est beaucoup plus difficile à mesurer, mais il peut être déterminant à long terme. La perte d’un marché n’est pas seulement une perte de chiffre d’affaires : elle peut devenir une perte de présence, puis une perte d’influence.

C’est finalement toute la contradiction de la politique étrangère française qui apparaît. Paris conserve les attributs d’une grande puissance diplomatique et militaire, mais son influence dépend aussi de sa capacité à transformer cette puissance en relations économiques durables. La diplomatie ouvre des portes ; les entreprises, les investissements, les financements et les partenariats permettent ensuite de les maintenir ouvertes.

Lorsque cette continuité disparaît, d’autres acteurs prennent progressivement la place laissée vacante. L’Italie en Algérie, la Chine en Afrique et au Moyen-Orient, la Turquie ou encore les puissances du golfe Persique montrent que l’espace diplomatique et économique n’est jamais vide : lorsqu’un acteur recule, d’autres peuvent avancer.

La véritable question n’est donc pas seulement de savoir combien de contrats la France a perdus. Elle est de savoir combien d’opportunités elle ne saisit plus, combien de marchés elle laisse à ses concurrents et combien de relations économiques pourraient demain devenir des relations diplomatiques favorables à d’autres puissances.

L’influence internationale se construit sur le long terme. Elle repose sur la confiance politique, mais aussi sur la présence économique, les investissements, les technologies, les infrastructures, la formation et la capacité à rester un partenaire lorsque les circonstances deviennent difficiles.

Une France qui conserve une forte visibilité diplomatique, mais qui perd progressivement des positions économiques risque ainsi de connaître un paradoxe : être encore très présente dans les discours, tout en étant de moins en moins présente dans les décisions économiques qui façonnent les rapports de puissance.

C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu : la souveraineté diplomatique ne peut durablement survivre à l’érosion de la souveraineté économique.

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SOURCE: FRENCH PRESS TV